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AXE 1 : Courants et variations
Responsables
Zachary Baqué et Cristelle Maury
La collaboration interdisciplinaire entre la linguistique, l’analyse littéraire, l’étude des performances théâtrales, la musicologie, les études filmiques et l’histoire, est un aspect central de la démarche de l’axe 1 comme l'a montré le précédent programme de recherche (autour des notions de « Déstabilisations et résistances »).
Argumentaire scientifique
Les notions de courants et variations permettent aux membres de l’axe 1 d’examiner des questions centrales de l’anglistique, en explorant la dynamique des idées, des pratiques culturelles, et des productions littéraires et artistiques du monde anglophone. Ces notions sont particulièrement pertinentes pour comprendre à la fois les continuités et les mutations qui caractérisent le champ d’étude.
Le terme de « courant », fondamentalement polysémique, peut être entendu au sens concret de mouvement rapide (de l’eau, de l’air, du courant électrique), mais aussi dans le sens très général d’un mouvement, d’un champ de forces, d’une structuration à l’œuvre ou d’une tendance. Il peut aussi être compris au sens idéologique d’un regroupement ou mouvement d’individus qui partagent des idées, des valeurs (courant philosophique, politique ou artistique). Ces courants peuvent être sous-tendus par une intention, mais aussi être définis a posteriori en raison de stratégies formelles communes. On entrevoit alors le lien entre courants et genre (au sens de codes génériques). Cela implique aussi que l'appartenance à un courant – notamment artistique – n’est pas nécessairement une démarche volontaire, mais relève parfois de l’assignation d’une étiquette attribuée à un artiste par la critique. Il apparaît en outre que les courants se développent souvent en réponse à des événements historiques, des bouleversements sociaux ou des transformations philosophiques.
La notion de variation évoque quant à elle un changement d’aspect, de degré ou de valeur, ou encore de conduite ou de manière d’être. Notion très employée en musique, la variation désigne alors un procédé d’improvisation ou de composition qui entraîne la transformation d’un élément musical, repris sous différents aspects mais toujours reconnaissable. La variation peut également être entendue comme une variante locale ou non standard, ce qui interroge les liens avec les phénomènes considérés comme standard dans diverses disciplines (linguistique, traductologie, littérature). La variation évoque aussi la transformation d’un genre ou son hybridation par un autre. En ce sens, la variation peut constituer une force au service d’une créativité renouvelée, fondée sur le mélange ou la synthèse de plusieurs courants (notamment artistiques). Elle peut ainsi ouvrir la voie à tout un champ d’expérimentations.
Loin de constituer des réalités distinctes, ces notions de courants et de variations sont en réalité profondément interconnectées. Ainsi, les courants offrent un cadre pour structurer et analyser des tendances et des évolutions globales, tandis que les variations permettent d’en explorer les déclinaisons ou transformations singulières. Ce dialogue est au cœur des études anglophones, où il rend compte de la tension entre homogénéité et diversité, entre tradition et innovation, qui caractérise de nombreux objets culturels. Ce sont les modalités précises de l’interaction de ces deux notions et leurs traductions concrètes dans différentes disciplines qui seront donc envisagées par l’axe 1.
Structuration
Programme 1 - Structuration et homogénéité
Les courants permettent d’organiser des orientations communes et de dessiner une continuité dans l’histoire des idées et des formes d’expression. Ils constituent des cadres collectifs, réunissant et fédérant des créateurs autour d’une vision, d’un idéal ou encore d’une esthétique et de motifs communs. La structuration qu’ils mettent en place favorise une identification et l’établissement d’une forme de statut, voire de reconnaissance dans un domaine donné (artistique, littéraire) ou au sein de la société. La question de l’interaction entre courants (terme évoquant une certaine stabilité) et variations (suggérant une prise de liberté) sera donc soulevée, afin de mesurer si elle se traduit davantage en termes d’antagonisme ou de lien de continuité.
Programme 2 - Évolution et déformabilité
Si les courants organisent des idées collectives, ils ne sont jamais rigides : ils évoluent au fur et à mesure des apports et des contextes. Selon cette approche, les variations constitueraient un prolongement naturel des courants institués. Les variations témoignent de la singularité des artistes et des écrivains qui s’en inspirent ou s’en écartent, imprimant ainsi une marque unique à leur œuvre et à leur univers. La notion de variation peut en outre mettre en lumière la richesse et la complexité des expériences personnelles, en se manifestant notamment dans la réinterprétation individuelle de grands courants.
Programme 3 - Circulation dynamique
Les notions de courants et variations ne peuvent, dans les faits, se concevoir l’une sans l’autre. Plus qu’une relation de continuité ou d’opposition, c’est une véritable relation consubstantielle qu’elles entretiennent, reflétant une dialectique essentielle dans les arts, la littérature ou l’étude de la langue. Elles permettent de penser conjointement – et de façon dynamique – la structuration, la continuité et la transformation, offrant à la littérature et aux arts en général des perspectives de renouvellement incessant. En effet, toute transformation implique un point de repère, indispensable à toute évolution. L’articulation inhérente à ces notions invite à considérer chaque œuvre comme à la fois inscrite dans son époque et résultant d’un processus de création individuelle.
Projets de l’axe autour de la thématique « Courants et variations »
Les réunions de l’axe favorisent le dialogue et les regards croisés entre les disciplines qui le composent, en articulant des méthodologies issues de divers domaines autour d’approches communes et/ou d’objets d’étude communs. Par ailleurs, chaque contrat donne lieu à l’organisation d’un colloque d’axe fédérant l’ensemble de ses orientations autour de la thématique retenue. Ce colloque d’axe constitue un temps fort, qui permet de matérialiser de façon emblématique les interactions interdisciplinaires au cœur de l’identité de l’axe 1. Ces partages théoriques et méthodologiques sont renforcés par des collaborations avec les autres axes du CAS ainsi qu’avec d’autres laboratoires de l’université Toulouse- Jean Jaurès et d’autres universités.
Courants et variations au sein des disciplines de l’axe
Sur le plan traductologique, plusieurs courants se dégagent, notamment les approches intersectionnelles de la traduction qui tendent à se multiplier, marquant une transition entre une approche féministe classique et une plus grande visibilité des genres. L’impact politique des choix de traductions est examiné, en lien avec les pratiques de traductions collaboratives, et le recours aux sensitivity readers. Par ailleurs, la question du lien entre le métier de traducteur et le développement technologique est au cœur d’autres problématiques traductologiques cruciales, en raison notamment de l’impact de l’Intelligence Artificielle. De façon corrélative, la question de la traduction audiovisuelle par le sous-titrage (celles de clips notamment) se pose, en lien avec l’utilisation de l’IA, créant parfois des écarts entre les sous-titres et la voix retranscrite.
Au carrefour entre traductologie et stylistique, se pose également la question de la traduction des voix en marge de la norme (dans la littérature anglophone notamment), permettant d’examiner la question des marges sociales et linguistiques, sous l’angle de la notion de variation sociolinguistique. Le jeu entre formes standard et non standard fait l’objet d’une attention toute particulière, tout comme la problématique des idiolectes. Cette question des voix marginales est à relier à celle du tournant éthique en traductologie. Ces variations, sources de tensions, interrogent également le marché du livre où la question de la visibilité joue un rôle éminemment politique.
Sur le plan stylistique à proprement parler, les notions de modélisation, de tendances d’écriture et de « patron stylistique » permettent d’examiner des modalités d’écriture déterminées, en étudiant les facteurs qui entraînent le changement stylistique. Des variations stylistiques peuvent en effet être constatées diachroniquement d’une période à l’autre, en raison de facteurs sociologiques, mais aussi sociolinguistiques. Dans une perspective synchronique, on s’interroge en outre sur les variations d’un auteur à l’autre au sein d’une période donnée.
Dans le champ linguistique, le système de la langue, qui se trouve nécessairement examiné sous l’angle de ses déclinaisons en discours, manifeste une caractéristique centrale qui est sa déformabilité. Celle-ci s’entend comme la capacité des structures linguistiques à subir des modifications, tout en préservant leur sens ou leur fonction. Cette flexibilité est envisagée dans le cadre de la langue anglaise (présentant une forte plasticité), concernant l’utilisation de marqueurs, structures grammaticales, et même de phonèmes, qui peuvent évoluer sans compromettre la communication. Sur le plan sémantique, une approche de ces phénomènes en termes d’invariants et d’effets de sens permet précisément de rendre compte de ces principes organisateurs de la langue. Sur le plan phonologique, la question de l’intelligibilité permet de creuser les mécanismes de production et réception en cas de variantes apportées au système. D’un point de vue épistémologique, l’évolution des traditions grammaticales ou des cadres théoriques fait aussi partie des problématiques, en lien avec les conditions d’émergence de ces courants et de leur transformation au fil du temps.
Dans le domaine littéraire, la notion de courant est exploitée tout d’abord dans son sens littéral. Ainsi, le courant électrique peut, dans certaines œuvres représenter une vision ambivalente de l’énergie et des forces de changement social, économique ou historique. Le courant, entendu cette fois au sens hydraulique, est par exemple celui du fleuve, central dans la littérature anglophone, qui nous rappelle aussi que l’on peut suivre le courant, par opportunisme ou encore par sagesse, que l’on peut utiliser la force du courant, mais que l’on peut aussi se noyer. Il s’agit d’une force qui peut être salvatrice et porter un nouveau devenir pour l’individu, mais aussi entraîner la destruction. Le positionnement singulier d’une œuvre au sein d’un courant mérite également d’être étudié. Cette singularité peut être envisagée comme une « variation », une forme de dissidence ou de marginalité par rapport à un courant artistique donné, voire une forme d’hétérodoxie. Un tel positionnement peut conduire à un processus de négociation d’une place ou d’une forme de reconnaissance, qui se mesure alors en lien avec la réception des œuvres.
Au croisement de la littérature et des études filmiques, la question du post-humain, renouvelée par l’impact de l’épidémie de Covid, est également source d’investigations. L’approche initialement positive et perméable des avancées dans ce domaine semble ainsi avoir été reconfigurée. L’étude de la variation de la réception au fil du temps offre des éclairages sur les liens entre conditions sociétales et interprétation des œuvres.
La thématique « courants et variations » peut se décliner dans le domaine des études filmiques par le biais d’un travail sur les films noirs contemporains dirigés par des femmes, en raison de la présence de variations génériques apportées au film noir. L’existence de variations au sein des mouvements féministes explique elle-même la présence de courants et de théories féministes multiples, engendrant un certain nombre de tensions. Les positionnements politiques se reflètent en outre dans les œuvres elles-mêmes, caractérisées par une pluralité parfois habitée par des contradictions, notamment dans leur rapport à la sphère sociale (questions de mixité, de parité, place des mouvements LGBTQI+).
Toujours dans le domaine des études filmiques, la question des courants et variations permet également de structurer des questions méthodologiques en lien, entre autres, avec le genre filmique, notamment dans le domaine des films produits par des agences gouvernementales aux États-Unis. Sur la base d’un corpus large de ce type, se posent en effet des questions définitoires et typologiques relativement aux objets filmiques à inclure. L’enjeu de constitution du corpus revient à considérer l’archétype et à évaluer la manière dont les films varient par rapport à ce dernier, tout en conservant des points communs. La question même de la catégorisation de tels objets sera sujette à réflexion, car ces objets invitent à une interrogation des étiquettes classiques ainsi qu’à une possible réorganisation typologique du champ, particulièrement la distinction entre fiction et documentaire
Dans le domaine théâtral, la thématique des courants et variations conduit à examiner les mouvements artistiques et politiques, et notamment l’avant-garde américaine. On peut ainsi mettre en perspective les courants qui constituent le centre et ceux qui représentent les marges, en lien avec les succès – ou simplement les tentatives – qui les caractérisent. La notion de variation nous amène à aborder la question de l’adaptation, centrale dans le domaine théâtral. Le travail de mise en scène peut impliquer des choix de découpage, de réécriture en plus des apports à la fois scéniques et performatifs (mise en espace et en corps) afin de donner vie aux mots. Il s'agit donc de réfléchir aux enjeux de l'interprétation, qui est pluridimensionnelle au théâtre. Cet aspect nous amène évidemment à aborder le sujet de l'interprète, tel qu'il est incarné par le comédien. La figure même de l’acteur – en tant que passeur – offre un terrain propice à certaines investigations. L’art de l’acteur peut en effet être perçu comme celui d’un être traversé par un flux qui se transmet au spectateur et qui produit un impact sur la réception, caractérisé par des variations d’intensité au fil des représentations.
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