AXE 2 : Habiter

Responsables

Muriel Adrien et Marie Bouchet

La nouvelle thématique de l’axe 2, « Habiter » s’inscrit dans la continuité des travaux antérieurs de l’axe des deux précédents quinquennaux, « Déclarer les hospitalités » et « Lieux communs ». Ces projets avaient déjà mis en évidence l’importance des lieux, des pratiques de l’accueil et des formes de coexistence dans les productions culturelles, artistiques et littéraires. « Habiter » en constitue à la fois l’aboutissement et l’élargissement : là où l’hospitalité interroge l’accueil de l’autre, habiter questionne les conditions mêmes de la présence au monde, du partage de l’espace, de l’ancrage et du mouvement. Le colloque international sur les hôtels qui a eu lieu à l’automne 2025, a constitué la transition, le moment pivot entre les précédents travaux sur l’hospitalité et notre nouvelle thématique de recherche. « Habiter » s’inscrit donc pleinement dans l’orientation générale transversale de l’unité de recherche, placée sous le signe des « Transitions ».

Argumentaire scientifique

Si le verbe « habiter » évoque spontanément la stabilité, la permanence ou l’enracinement, ses multiples déclinaisons révèlent au contraire des processus profondément dynamiques. Habiter, c’est traverser des transformations : transformations des espaces urbains et ruraux, des territoires nationaux et transnationaux, des formes de sociabilité, des rapports à l’environnement, mais aussi transformations intimes, corporelles et identitaires. Les migrations, les recompositions postcoloniales, la crise écologique, les transitions de genre ou encore les reconfigurations numériques sont autant de phénomènes qui invitent à repenser nos manières d’habiter le monde, la Terre, les autres et soi-même.

L’analyse du verbe habiter (issu du fréquentatif de habere, « avoir ») permet de penser le passage d’avoir à être : d’une possession durable, d’une demeure, à une manière de demeurer, d’exister dans le monde. Chez Heidegger (« Bâtir, habiter, penser », 1951), habiter constitue un mode fondamental de l’être, une présence au monde et à autrui. Habiter, c’est répondre à l’appel du monde et d’autrui, être présent dans un espace partagé, qu’on l’ait choisi ou non. L’habiter n’est donc pas toujours volontaire : il peut être contraint, imposé, conflictuel.

Le champ lexical de l’habiter est également lié à celui de l’habit, issu du latin habitus. Le vêtement apparaît comme une enveloppe qui matérialise l’identité sociale, culturelle et genrée. Roland Barthes a montré que l’habit fonctionne comme un système de signes, porteur de significations et de normes (Système de la mode, 1967). Mais l’habit peut aussi devenir un outil de transformation et de transgression : le costume, le travestissement ou la performance vestimentaire permettent de questionner les assignations sociales et les normes identitaires. Ces pratiques, récurrentes dans l’histoire du théâtre, révèlent les dimensions politiques de l’habiter corporel.

Habiter, c’est ainsi habiter son corps de manière très incarnée, avec ses blessures et ses possibles métamorphoses. C’est aussi habiter une langue, son identité, une mémoire, une temporalité. L’expression « habiter sa vie » renvoie à une adhésion intense à l’existence, à une présence engagée au monde, parfois conçue comme une œuvre d’art (Oscar Wilde). D’un point de vue sociologique, la notion d’habitus développée par Pierre Bourdieu permet de penser l’habiter comme un système de dispositions intériorisées, qui orientent les pratiques individuelles tout en reproduisant des structures sociales.
L’habiter se construit en grande partie à travers les habitudes, entendues comme des formes stabilisées de pratiques quotidiennes. Ces habitudes permettent aux individus de se sentir chez eux, de créer des repères et de tracer des chemins personnels dans l’espace collectif. Habiter un lieu implique « l’habillage » d’un intérieur, la création d’un espace intime, la délimitation de frontières matérielles et symboliques qui définissent un chez-soi. Cependant, cet isolement relatif n’implique jamais une coupure totale avec le monde. “Habiter, c’est consentir à la relation” (Glissant), c’est à la fois s’enraciner et se relier : c’est créer du commun, construire des communautés, des territoires, des règles et des récits partagés.

Ainsi « Habiter » croise la pensée de l’espace, de la poétique du lien et de l’éthique de la cohabitation : c’est une invitation à repenser la place de l’humain dans le monde, sa manière de l’occuper, de le transformer et de le partager.

Structuration

Structurée autour de deux sous-axes, Habiter les espaces et Habiter/Abriter le verbe et l’image, cette thématique permet de croiser les approches disciplinaires, de renforcer les collaborations et d’habiter pleinement les débats contemporains et les transitions écologiques, sociales, culturelles et artistiques. Habiter apparaît ainsi comme un concept central pour penser nos manières d’être au monde, d’y coexister et de le transformer.

Programme 1 - Habiter les espaces
A. Habiter dans les aires anglophones : histoire, mobilité et territorialités

L'étude de l'habiter requiert une analyse sur le long terme, afin de comprendre les processus historiques dans toute leur diversité et complexité, en prenant en compte les continuités et ruptures sociétales, ainsi que les interactions entre les lieux, les aménagements, les ressources et les acteurs à différentes échelles (Torre 2007 ; Ginzburg 2015). Les sociétés humaines ont toujours éprouvé le besoin de se déplacer, de s’étendre ou de se réinventer ailleurs, produisant des formes hybrides d’habitation. Espaces de transit, zones frontalières, infrastructures de transport et récits de voyage témoignent de ces dynamiques.

Les migrations, le colonialisme et l’impérialisme ont profondément marqué les manières d’habiter, engendrant des processus d’hybridation culturelle, mais aussi de violence et de dépossession. Les territoires étudiés par l’axe 2 – États-Unis, Royaume-Uni, Commonwealth et sociétés postcoloniales – sont le produit de ces histoires complexes. Dans les sociétés postcoloniales, les littératures du territoire (le plaasroman sud-africain, les écritures autochtones canadiennes ou étatsuniennes (landspeaking, ou terristory), ou encore les récits diasporiques) réinterrogent le droit d’habiter la terre, la mémoire des confiscations, les blessures de la colonisation : l’habitat devient enjeu de pouvoir et de reconstruction identitaire. Ces espaces, parfois liminaires, redéfinissent la dimension politique de l’habiter et les conditions d’une hospitalité partagée et du vivre-ensemble.

B. Home

L'espace domestique du home constitue un lieu d'intimité où se déploient les pratiques du quotidien, de la cuisine au salon, de la chambre à la salle de bain, construisant le home in on oneself, ou the Room of one’s own. Les pièces de vie accueillent des occupations normées, des rituels qui rythment les jours et des gestes traversés par des rapports sociaux, genrés et des codes, parfois faisant basculer les lieux dans le unheimlich. L’ambiance, entendue comme enveloppe sensible de l’expérience “dôme invisible sous lequel se déroulent toutes nos expériences” (Bruce Bégout, Le Concept d’ambiance, 2020), joue alors un rôle crucial dans la manière dont les individus perçoivent et vivent les espaces. La notion de home désigne non seulement le lieu où l’on se sent chez soi, mais aussi celui d’où l’on provient et est donc lié à la question de l’appartenance et des origines (homeland), avec les leurres et les constructions idéologiques qui l’accompagnent.

C. Habiter sur terre

L’habitat, qu’il soit matériel ou imaginaire, est indissociable des rapports de pouvoir. Les formes architecturales et urbanistiques incarnent des visions du monde, des organisations sociales et des stratégies politiques. L’espace bâti est à la fois le produit et le vecteur de rapports sociaux, et il participe activement à leur reproduction ou à leur contestation.

Dans le contexte de l’Anthropocène, la réflexion sur l’habitabilité s’élargit à la cohabitation planétaire. A rebours de l’imaginaire de la conquête spatiale, habiter notre planète suppose de repenser les relations entre humains et environnements, en réinscrivant l’habiter dans une éthique de la Terre comme oikos, comme maison commune de l’ensemble du vivant. Les littératures états-uniennes et autochtones proposent des modèles de coexistence sensible inter-espèces, où l’humain n’est plus maître mais partenaire du vivant, hors des modèles ressourcistes, et où les perspectives autres qu’humaines ou géocentrées sont possibles. La littérature écopoétique cherche à désanthropocentrer le regard, en explorant les manières dont les autres qu’humain habitent le monde, non pas pour les représenter de manière exhaustive, mais pour approcher leur altérité.

Certains discours envisagent la colonisation d’autres planètes comme solution technologique à l’épuisement des ressources terrestres. La littérature de science-fiction s’empare de ces imaginaires, mais parfois interrogent la responsabilité humaine face à la destruction de son environnement d’origine.

D. Habiter l'agora

Habiter, c’est aussi investir l’espace public. Les espaces collectifs, réels ou virtuels, deviennent des lieux de débat, de contestation et de visibilité politique. Les réflexions sur l’habiter interrogent les frontières entre intime et collectif, individuel et global, et invitent à repenser les lieux communs, qu’ils soient d’accueil, d’exclusion ou de mémoire. À l’ère numérique, habiter l’espace virtuel renvoie à la construction des identités en ligne et à la gestion de la présence numérique en relation avec la vie incarnée.

Programme 2 - Habiter/Abriter le verbe et l'image

La littérature et les arts ne se contentent pas de refléter les modes d'habitat mais ils contribuent aussi à la recréation et redistribution de modes d'être et d'existence dans des lieux singuliers ou communs (au sens du “partage du sensible” de Rancière). L’acte artistique est une forme d’habitation du monde, une « proposition de monde », comme le dit Pinson, une modalité poétique et éthique d’existence (Rancière).

A. Abriter un patrimoine habité

Les arts visuels et les musées illustrent cette dialectique entre abri et ouverture. Le musée, l’université, la maison d’artiste, le livre et les arts sont autant de formes d’« habitats culturels » qui abritent la mémoire collective tout en la réinterprétant. Les œuvres d’art, elles-mêmes habitées par des influences, des héritages et des tensions idéologiques, participent à la construction d’un patrimoine vivant, qui est sans cesse réinterprété et reconfiguré. Les musées, bibliothèques et espaces d’exposition organisent la rencontre entre les œuvres et les publics, et contribuent à la mise en sens du patrimoine.

L’intermédialité, en tant qu’espace hospitalier, est cohabitation de plusieurs médias et modes. La matérialité du livre, conçu comme une maison ou une architecture du texte, peut être envisagé comme un lieu de résidence pour les idées, tandis que les revues et les maisons d’édition fonctionnent comme des espaces d’accueil et de circulation.

B. Habiter en acteur

L’écriture, la traduction ou la performance deviennent des gestes d’hospitalité : jouer, c’est habiter le corps et la parole d’autrui ; traduire, c’est habiter la langue de l’autre.

Dans le champ théâtral, l’habiter est marqué par l’éphémère et la présence incarnée. Le théâtre est un lieu instable, où les corps des acteurs sont habités par des personnages dans un jeu constant entre identification et distance. Habiter en acteur, c’est accepter la vulnérabilité, l’ouverture à l’autre et le renoncement à une maîtrise totale du sens. Cette posture rejoint celle du traducteur, qui doit consentir à laisser échapper une part de l’œuvre pour permettre la rencontre avec l’altérité. Habiter un rôle ou une identité ne signifie pas posséder, mais entrer en relation, dialoguer et partager un espace commun. Le théâtre contemporain explore ainsi les enjeux politiques, éthiques et sociaux de l’habiter, notamment dans les contextes de réconciliation, de mémoire et de justice.

Bibliographie indicative

  • BACHELARD, Gaston. La Poétique de l’espace. Paris : PUF, 3e édition,1961.
  • BEGOUT, Bruce. La Découverte du quotidien. Paris : Allia, 2005.
  • BERLOTTIER, Sereine et Jérémy Liron. Habiter, traces & trajets. Nantes : Les Inaperçus, 2019.
  • BERQUE, Augustin. Etre humains sur la terre. Principes d'éthique de l'écoumène. Gallimard 1996.
  • BERQUE, Augustin, Alessia de Biase et Philippe Bonin (dir.). L’Habiter dans sa poétique première. Actes du colloque de Cerisy. Editions donner lieu, 2008.
  • BESSON Françoise, Aurélie Guillain, Wendy Harding, Caliban. French Journal of English Studies. La Planète en partage / Sharing the Planet, 2016, n°55
  • CERTEAU, Michel de. "Production of Places" (in The Writing of History, Columbia UP 1988).
  • Collectif. CANOPEE n.10 : habiter poétiquement le monde. Actes Sud, 2012.
  • COLLOT, Michel. La Pensée-Paysage. Actes Sud / Ecole nationale supérieure du paysage, 2011.
  • Cycle de conférences en ligne Savoirs ENS. 2016. « Habiter. L’Encrage en littérature contemporaine » rassemblant : Beauté, Julie; Berque, Augustin; Colard, Claire; Courtois, Zoé; Darrieussecq, Marie; Kérangal, Maylis de; Lafon, Marie-Hélène.
  • CHAMOISEAU, Patrick. Faire-Pays - Éloge de la responsabilisation. Ducos : Le Teneur, 2023.
  • DESCOLA, Philippe & Tim INGOLD. Etre au monde : quelle expérience commune ? Lyon : PU Lyon, 2014.
  • DESPRET, Vinciane. Habiter en oiseau. Arles : Actes Sud, coll.« Mondes sauvages », 2019.
  • GARBER, Marjorie. Vested Interests: Cross-Dressing and Cultural Anxiety. Routledge, 1992.
  • GARNIER, Xavier. Écopoétiques africaines. Une expérience décoloniale des lieux. Karthala, 2022.
  • GAUDIN Guillaume, Sanders Hilary. « Habiter les Amériques ». L’Ordinaire des Amériques [En ligne], 231 | 2023, mis en ligne le 17 novembre 2023, consulté le 23 juin 2024. DOI : https://doi.org/10.4000/orda.9550
  • GLISSANT, Edouard. Poétique de la relation (Poétique III). Paris : Gallimard, 1990.
  • GOETZ, Benoît. Théorie des maisons. L’habitation, la surprise, Verdier, 2011.
  • GOURIO, Anne, « (In)habiter en poète aujourd’hui ». Elfe XX-XXI [En ligne], 9 | 2020, mis en ligne le 20 septembre 2020, consulté le 11 juin 2024. 
  • GRATALOUP, Christian. Géohistoire, Une autre histoire des humains sur la Terre. Paris: Les arènes, 2023.
  • HEIDEGGER, Martin. "Dwelling Building Thinking". in Poetry, Language, Thought, Harper & Row 1971, 143-161.
  • INGOLD, Tim. The Perception of the Environment: Essays on Livelihood, Dwelling and Skill, Routledge 2011.
  • KLASEN, Bernard. Habiter. Une philosophie de l’habitat, Salvador, 2018.
  • LATOUR, Bruno et Nicolas TRUONG. Habiter la Terre, Les liens qui libèrent, 2024.
  • MACE, Marielle. Styles. Critique de nos formes de vie. Paris : Gallimard, 2016.
  • MORIZOT, Baptiste. Manières d’être vivant. Enquêtes sur la vie à travers nous, Actes Sud, 2020.
  • PELLUCHON, Corinne. Ethique de la considération. Paris : Le Seuil, 2018.
  • PINSON, Jean-Claude. Habiter en poète, Essai sur la poésie contemporaine. Paris : Seyssel, Champ Vallon, 1995.
  • PYLE, Robert M. « L’extinction de l’expérience ». Écologie & politique, N° 53 2016/2 (185-196).
  • RANCIERE, Jacques. Le partage du sensible. Paris : La Fabrique, 2000.
  • ROSA, Hartmut. Résonance : Une sociologie de la relation au monde. La Découverte 2018.
  • SARR, Felwine. Habiter le monde. Essai de politique relationnelle. Montréal : Mémoire d'encrier, 2017.
  • YOUNG, Iris Marion. "House and Home: Feminist Variations on a Theme". Intersecting Voices: Dilemmas of Gender, Political Philosophy and Policy. Princeton: Princeton University Press, 1997. 134-164.
  • ZASK, Joëlle. Se tenir quelque part sur terre. Comment parler des lieux qu’on aime. Paris : Premier Parallèle, 2023.