AXE 3 : Mouvements et destinations

Responsables

Philippe Birgy et Françoise Coste

L’inscription de l’axe 3 dans la nouvelle thématique transversale adoptée par le laboratoire, celle de « Transitions », a été préparée par les travaux antérieurs portant sur les crises et les reconfigurations (thématique du CAS pour 2021-26). Les membres de l’axe considèrent des problématiques impliquant de s’interroger sur le passage d’un système donné à un autre, sur les modalités et les temporalités d’un tel passage, ou encore sur les ruptures plus ou moins franches/désirées/violentes/comprises comme telles que les transitions amènent — que cela concerne l’histoire des récits fictionnels (littéraires, filmiques ou télévisuels) dans les pays du monde anglophone ou les crises politico-institutionnelles en train de profondément transformer les démocraties libérales anglophones aujourd’hui. La dimension souvent rétrospective de la compréhension collective des transitions nécessite, de plus, la prise en compte des questions de mémoire, de mémorialisation (positive ou négative, individuelle ou collective) et d’historiographie qui sont familières aux chercheurs de l’axe 3.

Argumentaire scientifique

La nouvelle thématique d’axe, « mouvements et destinations », s’articule autour de deux interrogations communes à tous les membres :

  • Après la radicale remise en question théorique de l’hypothèse structurante du progrès et de l’humanisme, envisagée comme progression irrésistible, est-il possible de dégager un espace pour pratiquer une histoire non-téléologique ?
  • Comment prendre en compte à la fois les acteurs encourageant le basculement (plus ou moins pacifique) vers les transitions, mais aussi ceux refusant ces évolutions et ces changements ?


Pour y répondre, deux termes se sont imposés : « mouvements » et « destinations ».

La réflexion portera sur les orientations des processus historiques, politiques et culturels, et sur la valeur des projections auxquelles ils donnent lieu. La même attention sera requise pour étudier les transports et les mouvements affectifs qui, par leur force rhétorique ou leur statut d’expérience fictionnelle, impulseraient un changement (d’opinion, de perception). Mais il est également entendu que les mêmes ressources (valeur prévisionnelle, force d’anticipation), les mêmes pouvoirs (capacités d’évoquer le changement, de l’accompagner et de le produire) peuvent évidemment inhiber les velléités de réforme ou de progression : le mouvement ne peut être compris sans les résistances et les réactions qu’il suscite.

Structuration

Programme 1 - Trajectoires, pouvoir et mouvoir

La première déclinaison du programme général s’intéresse aux mouvements politiques dans leurs rapports avec les sujets individuels qu’ils affectent ou qui les impulsent. Un intérêt particulier sera porté aux vies humbles des sujets politiques minorés et invisibilisés par leur seule appartenance à une classe qui n’est pas lettrée. Il s’agira de mieux comprendre leur agentivité et de restituer une part de l’histoire (en particulier d’agitation politique) du point de vue de ces savoirs situés.

L’accent sera mis sur les biographies « par le bas » pour appréhender les mouvements populaires dans l’histoire britannique aux XVIIIe et XIXe siècles : la biographie, afin de s’interroger sur l’agentivité des grands hommes dans le développement ou le cheminement de l’empire colonial, en questionnant le tour hagiographique de ce discours. Il sera question de saisir l’Empire à travers le prisme des biographies impériales, du milieu du XIXe siècle au milieu du XXe siècle en explorant la manière dont les historiens tentent aujourd'hui de reconstruire les vies et les carrières des agents coloniaux à travers le concept de « carrières impériales ». Parce qu'elles concernent des carrières qui étaient par définition mobiles, les biographies impériales font apparaître les réseaux et circulations sur lesquels l'Empire britannique était fondé, effaçant ainsi la dichotomie entre le centre et sa périphérie. Par ailleurs, les biographies impériales font aussi désormais une place aux vies spécifiques des enfants et des femmes. Le tournant postcolonial a également encouragé les recherches sur les individus issus de groupes marginalisés ou subalternes. Cette ligne de réflexion conduit aussi à la prise en compte des réseaux, et plus exactement des connexions impériales et transimpériales.

L’accent sera aussi mis sur la question des mobilités, notamment celles des populations, mais aussi celle de la circulation des idées, et sur la dynamique du déplacement, du changement et du devenir (sous-programme « Fiction, religion et diplomatie : le pouvoir de mouvoir et d’émouvoir »). Une telle entreprise se situe par exemple dans le prolongement du travail sur la diplomatie dans ses rapports avec le théâtre et son pouvoir d’affecter la fixité des statu quo et de déranger le jeu des forces géopolitiques établies.

Un même ordre de préoccupation appellera les membres de l’axe à s’interroger plus généralement sur les pouvoirs de la littérature et des arts, ainsi que sur la portée politique de leur démarche.

Programme 2 - Le sens de l'action

La nouvelle thématique d’axe, « mouvements et destinations » implique nécessairement l’existence d’une visée, d’un objectif. Pour y parvenir, il faut passer par un ensemble d’actions, qu’elles soient individuelles ou, plus souvent, collectives. C’est pour cela que le 2ème sous-programme de l’axe sera intitulé « Le sens de l’action ».

L’action peut d’abord se comprendre dans une perspective politique, économique et sociale. En effet, dans The Human Condition (1958), Hannah Arendt explique que l’action (en ce qu’elle se distingue du travail et de l’œuvre) renvoie à ce qu’il y a de plus politique dans la condition humaine. Elle se fonde sur la pluralité et le commun.

Deux nouveaux sous-programmes — « Actions collectives et mouvement sociaux » et « Empire and After » — travailleront ainsi sur les modalités de mobilisation, dans leur conception traditionnelle (mouvement socialiste et ouvrier, mouvement anti-colonial au sein de l’Empire britannique, tant formel qu’informel) ou plus récente (cf. les nouveaux mouvements sociaux tels que définis par Erick Neveu).

La formule « Le sens de l'action » implique que les multiples définitions du mot « sens » soient minutieusement examinées. Tout d'abord, l'analyse de l'action sociale exige que la recherche prête attention aux dimensions matérielles et symboliques du pouvoir, ainsi qu'aux objectifs et destinations de la mobilisation collective. La direction de l'action est ainsi un axe central de notre recherche.

Deuxièmement, « sens » implique de comprendre comment la multitude d'acteurs engagés dans la coordination, la direction et le suivi de l'action sociale produisent, diffusent et reçoivent du sens. Quelles justifications utilisent-ils pour atteindre leurs objectifs ? Comment comprennent-ils le monde qu'ils tentent de changer ? Quelles définitions élaborent-ils (scientifiques, fictionnelles, narratives, etc.) pour rêver leur action et se projeter ? Quelles sont les circonstances que les mobilisations combattent et celles qui les propulsent ?

Dans certains cas, l’auto-narration de l’action militante s’inscrit souvent en réaction à une réalité (socio-économique, politique, coloniale, raciale, culturelle…) jugée insatisfaisante par des groupes subalternes. Dans d’autres cas, le sens de l’action s’analyse dans une optique historique plus longue car elle met bien plus de temps à émerger et à devenir visible ; c’est évidemment le cas des travaux portant sur la décolonisation et sur son influence et l’empreinte qu’elle a laissée tant sur les sociétés anciennement coloniales que sur la société britannique contemporaine — l’Empire n’est-il pas de plus en plus présent sur la scène historiographique et médiatique, au Royaume-Uni et dans les pays du Commonwealth ? Surtout dans un contexte post-Brexit, où la sortie de l’Europe a grandement contribué à faire ressurgir le spectre du passé colonial sur le devant de la scène. Ce retour du refoulé n’épargne pas non plus la littérature britannique, comme le montre le mouvement actuel vers le retour à une intrigue solide et riche d’actions et de réactions.

Certains mouvements sociaux peuvent entrer en conflit direct avec d'autres, car ils s'affrontent sur la signification des mondes qu'ils s'efforcent de créer et sur l'orientation qu'ils pensent que leurs sociétés devraient prendre. Alors que les conceptualisations habituelles de cette dynamique s'inscrivent dans le cadre de l'action/réaction ou des mouvements et contre-mouvements, notre objectif est de dépasser ce paradigme désormais insuffisant. En effet, si la notion de « backlash », au cœur des travaux de Zeev Sternhell (dans Les anti-Lumières) et de Susan Faludi, reste pertinente, nous proposons de modifier notre regard. En nous appuyant sur les travaux de Roman Kuhar et David Paternotte, nous montrerons qu'il est préférable de considérer les mouvements dans leur propre contexte plutôt que de les envisager les uns par rapport aux autres.

Programme 3 - Futurs

Le 3ème programme du nouvel axe 3 sera consacré à la thématique « Futurs ». Ce sous-programme s'inscrit dans la continuité directe de la thématique des « Crises et reconfigurations » qui a guidé les travaux de l'axe au cours du précédent contrat. Dunmire (2005) et d'autres soulignent la nécessité d''une « approche critique et prospective des crises et des pratiques actuelles » afin que « les études critiques aillent au-delà de la prédiction des futurs prescrits par les pratiques culturelles et institutionnelles dominantes » et puissent « reconceptualiser l'avenir par des lectures critiques du présent qui remettent en cause l'idée que les crises actuelles (par exemple le 11 septembre) aboutissent à un résultat unique et prévisible ».

Il s'agira ainsi d'étudier et de déconstruire les représentations du futur dans le discours politique à diverses époques (sous-programme « Futurs politiques »), un discours dont la fonction est de façonner les perceptions publiques dominantes de ce qu'il est possible de faire dans le présent par la présentation de certaines actions ou politiques comme devant être mises en oeuvre (le futur tel qu'il doit être), et de certaines réalités ou idéologies comme étant inévitables (le futur tel qu'il sera), les acteurs politiques se présentant ainsi comme des experts capables de lire l'avenir. À une époque où le cap des gouvernements (dans les pays anglophones comme ailleurs) semble parfois difficilement lisible, le rôle occupé par la prospective en politique méritera également d’être analysé, via le mouvement de la futurologie.
Il s’agira d’interroger les processus par lesquels les idées acquièrent le pouvoir d’agir sur le réel, au point de créer les instruments (des politiques publiques, notamment) qui ont la capacité de le façonner, voire de la métamorphoser et d’amener un corps politique ou social vers une nouvelle destination.

Au-delà des acteurs politiques et des mouvements sociaux, le sous-programme « Expertise » s’intéressera aussi au rôle des experts dans l’élaboration des discours politiques sur le futur. En effet, nous savons que les décideurs — et ceux qui font pression sur eux — sont confrontés à une incertitude technique, éthique et politique lorsqu'ils font face à des questions controversées. Ils recherchent souvent des informations dont ils espèrent qu'elles leur permettront de changer l’opinion publique et de justifier leurs décisions. Les experts font partie des personnes qui peuvent leur fournir ces informations.
Mais pour que cette réflexion sur les futurs possibles soit pertinente, il sera indispensable de bien distinguer la notion de ‘futur’ de celle de ‘progrès’. En effet, dans l’histoire des idées, le désir de futur n’a pas toujours été l’apanage des progressistes : les forces conservatrices sont également capables de se projeter dans des futurs bâtis autour de leurs valeurs. Ainsi, le futurisme conservateur, où se mêlent valeurs traditionnelles et foi quasi-naïve dans la technologie, a une longue tradition, en particulier aux Etats-Unis à travers des figures comme Newt Gingrich dans les années 1980-1990 ou Elon Musk aujourd’hui.