AXE 1 : Déstabilisations et résistances

Responsables

Aurélie Guillain et Nathalie Vincent-Arnaud


Argumentaire scientifique

Depuis 2015, les membres de l’axe 1 « Faire désordre » mènent des travaux en littérature américaine, en civilisation américaine, en études filmiques, en théâtre et en études des arts (notamment musique et photographie). Ces travaux se sont structurés autour de trois enjeux principaux. Le premier, Troubles dans les constructions identitaires, portait sur les figures de la transgression et sur la déstabilisation de l’identité (genrée, raciale, sexuelle, etc.). Le second, Tensions et classifications, étudiait la remise en question de pratiques et de discours normatifs, notamment des systèmes de classification. Le troisième, Subversions et recréations, portait sur la politique et l’esthétique de l’expérimentation et du détournement.

Dans la continuité de ces recherches passées, le projet 2021-26 Déstabilisations et résistances s’intéressera aux changements et aux représentations des changements qui troublent un ordre pré-établi – à ce qui perturbe l’agencement stable d’un groupe organisé (famille, communauté, Etat), à ce qui interrompt ou altère une situation de sécurité, d’équilibre ou d’harmonie (paix, régularité, homéostase) ou à ce qui dérange un fonctionnement à la fois réglé et régulier (cycle, métabolisme, équilibre psychique, fonctionnement normé ou codifié du discours, ordre institutionnel, rôles genrés).

Sur la lancée de ses précédents travaux, l’équipe souhaite s’intéresser aux identités individuelles ou collectives qui se définissent en rupture avec ces situations d’équilibre, mais elle souhaite aussi élargir le champ des réflexions aux identités qui, au contraire, se construisent à travers leur résistance à la déstabilisation : par exemple, les positions conservatrices ou réactionnaires, dont les membres étudieront les inscriptions dans les discours politiques mais aussi dans la littérature et les arts du monde anglophone.

Les membres souhaitent, dans le cadre de ce nouveau projet, continuer à associer étroitement l’histoire des idées, l’histoire sociale, l’histoire des représentations et celle des formes, afin de constamment articuler enjeux politiques et esthétiques. Il leur paraît également important de conserver une approche intersectionnelle des hiérarchies et des rapports de domination qui sont susceptibles d’être déstabilisés, de façon à saisir les entrecroisements et les possibles tensions entre différents types de hiérarchies (raciales, ethniques, sociales, économique, genrées). La collaboration interdisciplinaire entre la linguistique, l’analyse littéraire, l’étude des performances théâtrales, la musicologie, les études filmiques et l’histoire, a été un aspect central de la démarche de l’axe dans le précédent programme de recherche, et les membres souhaitent poursuivre dans cette voie qui leur semble fructueuse.


Structuration

Les membres de l’axe 1 ont émis le souhait de continuer à travailler ensemble dans le cadre de trois programmes thématiques : deux programmes sur les trois s’inscrivent dans le prolongement des travaux menés entre 2015 et 2020.


Programme 1 - Dérégler : identités et déstabilisation des normes

Afin de donner toute sa place à une réflexion spécifiquement linguistique, les membres isoleront parmi leurs objets d’étude les stratégies discursives où se jouent, dans la langue anglaise, des déstabilisations de règles implicites. Ainsi, le travail déjà entamé au sein du précédent programme sur les phénomènes linguistiques de « distorsions » se prolongera par l’étude des phénomènes de « duplicité énonciative », par exemple celle qui se manifeste dans les actes illocutoires indirects. Les corpus seront composés de discours politiques et de discours de persuasion recueillis dans divers contextes du monde anglophone, où il s’agira de dépasser méthodiquement le simple repérage de stratégies rhétoriques pour croiser une approche pragmatique de la duplicité du discours et une approche énonciative. 

Les membres de l’axe prévoient des rencontres régulières entre spécialistes de linguistique anglaise et de littératures anglophones (notamment américaine) qui croiseront l’analyse littéraire et l’analyse stylistique de textes relevant d’autres types de corpus mais manifestant, eux aussi, une forme de duplicité discursive : le discours de l’euphémisme, de la litote, de l’antiphrase, ou encore de l’autocorrection, mais aussi tout ce qui met en œuvre une oscillation entre un « arrière-plan » et un « premier plan », un fond et un élément saillant (Citton), sans que le fond ou l’arrière-plan puisse être relégué à un rang subordonné, au point d’arriver à constituer l’information ou l’effet principaux d’un message ou d’une œuvre.

Toujours dans le cadre de cette collaboration entre linguistique et analyse littéraire, les membres de l’axe s’intéresseront particulièrement aux textes de fiction anglophones où des figures de duplicité peuvent être considérées comme autant de héros ou d’anti-héros culturels des Etats-Unis ou des pays du Commonwealth (par exemple, la figure du trickster s’adressant à son double ou triple public, la figure du pharisien à la double conscience, la figure du guide charismatique douteux ou du faux prophète souvent croisées dans la littérature de langue anglaise, notamment aux Etats-Unis). Ces figures équivoques, qui hantent les cultures des mondes anglophones, révèlent les hiérarchies autant qu’elles les déstabilisent : c’est aussi à ce titre que l’équipe souhaite poursuivre son exploration en prolongeant simultanément une collaboration interdisciplinaire entre littérature et linguistique déjà instaurée dans le précédent programme.

Le lien entre ce type de déstabilisations et les politiques identitaires dans le monde anglophone restera un aspect important de la réflexion du groupe. Dans le rapport à l’altération déstabilisante se joue en effet le rapport des individus et des groupes à leur identité : dans la mesure où le sujet se construit dans un rapport dialectique avec cet autre qui est susceptible de le reconnaître comme sujet, le regard de l’autre introduit un élément de déstabilisation irréductible dans toute construction dite « identitaire » (Hegel, Butler). Les membres de l’axe souhaitent poursuivre les réflexions déjà engagées sur les constructions de l’identité sociale qui reposent sur des déstabilisations et sur des brouillages inventifs de normes et de rôles pré-définis, tout particulièrement les rôles genrés. Le queering, notamment dans les productions filmiques et télévisuelles britanniques et américaines, restera un objet privilégié ; la représentation des figures ancillaires au féminin dans les fictions des Etats-Unis et du Commonwealth est un exemple de sous-thématique qui permettra aux membres de mener une étude contrastive de circonstances historiques diverses qui ont façonné des identités subalternes.


Programme 2 - Réinventer : déstabilisation et renouvellement des formes

Dans la mesure où la résistance à l’inertie s’incarne et prend forme dans les domaines de la poétique et de l’esthétique, les membres de l’axe s’intéresseront tout particulièrement aux rapports entre déstabilisation et invention formelle dans le monde anglophone, de la première modernité à la période contemporaine. Ces travaux s’inscrivent, eux aussi, dans la continuité du précédent programme de recherche.

L’équipe se consacrera particulièrement aux renouvellements des formes et des discours qui se produisent lorsque les catégories du « fictionnel » et du « non fictionnel » sont en contact: par exemple, dans le cas des fictions qui fictionnalisent des faits divers retentissants qui ont passionné ou passionnent les lecteurs, les spectateurs et les citoyens du monde anglophone (les procès de femmes meurtrières, de tueurs ou tueuses psychopathes, d’espions, de terroristes, de chefs de guerre). De même, les membres s’intéresseront aux formes inventées dans le creuset du film documentaire (de Pare Lorentz à Wiseman) tout autant qu’à ses significations politiques.

Les membres reviendront également sur les phénomènes d’hybridité formelle en mettant l’accent sur la réception et la place du spectateur/lecteur lorsque la déception de ses attentes et le brouillage des distinctions génériques le déstabilise. Il s’agira alors de revenir sur la notion de grotesque, notamment dans les représentations satiriques ou horrifiques de la « souveraineté grotesque » ; les pratiques et les esthétiques du détournement seront ici privilégiés. Les esthétiques romanesques ou filmiques qui mettent en jeu non seulement une référence à la musique mais aussi une texture musicale sous-jacente seront au centre des travaux du séminaire Musique et Littérature.

Un pan important de nos travaux sera consacré au renouvellement des formes théâtrales de langue anglaise au 20ème et 21ème siècle, notamment dans le cadre du séminaire ACT. Ces formes théâtrales seront envisagées et analysées comme des modalités de la « traduction, » la traduction étant comprise dans son sens large d’adaptation d’une langue à une autre mais également d’un langage écrit à un langage scénique. Du texte à la scène, d’une langue à une autre, l’adaptation n’en finit pas de transformer les œuvres, élargissant leurs horizons au-delà des frontières de langue et de genre pour les emmener ailleurs, à la rencontre d’un autre public. Cette création autre qu’est l’adaptation, le metteur en scène comme le traducteur en sont les auteurs. Leurs choix, lorsqu’ils s’éloignent de l’œuvre pour mieux en rendre le sens, s’apparentent à des actes créateurs. Car l’adaptation, si l’on s’en tient à la définition qu’en propose George L. Bastin, est une parade à l’intraduisible ; c’est ce moment où, face à l’impossibilité de traduire ou de transposer de manière littérale, le traducteur et le metteur en scène imaginent un passage, construisent une passerelle avec le matériau qui leur est propre pour que le sens traverse. Leurs expériences de l’adaptation comme processus de création impliquant des choix et donc une certaine prise de risque seront analysées et comparées afin d’engager une réflexion sur la transversalité des techniques et des stratégies utilisées.


Programme 3 - Conserver : les résistances aux déstabilisations

Ce programme thématique constitue un nouveau développement des travaux de l’axe 1 : ici, la résistance aux déstabilisations constituera un objet d’étude à part entière, que celle-ci s’illustre dans les imaginaires contemporains de la pastorale, dans les discours et idéologies réactionnaires, ou encore dans les diverses remises en cause de la notion même de « progrès » qui se sont fait jour dans l’histoire du monde anglophone. Les valeurs attribuées aux moments de pause, de stagnation, de retour en arrière, mais aussi aux stratégies de préservation, de collection et de conservation (au sens écologique ou muséographique notamment) seront ici des thématiques privilégiées. La signification des éloges de la lenteur et de la vitesse (ou de l’accélération) à l’époque moderne ou contemporaine retiendra aussi l’attention de l’équipe.

Les interrogations des membres auront pour arrière-plan des questionnements et des conceptualisations philosophiques concernant soit la nature du progrès dans les processus historiques (Hegel, Marx), soit la validité de la notion même de progrès (Burke), soit l’analyse critique des visions linéaires ou téléologiques du changement historique (Lyotard, Hutcheon), ou encore l’échelle à laquelle les progrès, redéfinis parfois en termes de micro-résistances, peuvent être envisagés (Foucault, Deleuze). Ces conceptualisations diverses de la notion de progrès constitueront l’indispensable arrière-plan des réflexions sur les images du « retour en arrière » dans les discours et fictions du monde anglophone qui mobilisent des imaginaires utopiques et dystopiques, qui sont sous-tendues par des eschatologies de l’effondrement et du nouveau départ (discours millénaristes, collapsologie, visions catastrophistes du transhumain), qui interrogent le rapport entre évolution et involution, émancipation et retour à une origine perdue (plutôt qu’émancipation et départ), ou encore associent progrès technologiques et dégradations environnementales. Les notions d’action et de réaction, telles qu’elles ont été conceptualisées par Starobinski, aussi bien que la notion d’idéologie réactionnaire, telle qu’elle est élaborée en sciences politiques, guideront la démarche des membres. Dans le domaine spécifique de l’analyse littéraire, les outils élaborés par Philippe Hamon pour identifier l’idéologie d’un texte comme ensemble d’effets objectivables dans une microlecture, feront partie des boussoles critiques de l’équipe.

Parmi les thématiques qui retiendront l’attention des chercheurs, il est d’ores et déjà possible de citer les mises en scènes de résistances ou de potentiels réactionnaires dans ces lieux physiques ou topoi littéraires que sont les niches, enclaves, backwoods définis par leur « arriération », havres de paix, colonnes de stylites ascétiques. Les membres reviendront sur les fonctions et les valeurs de la pastorale dans le monde anglophone contemporain, ainsi que sur les images de stase (stagnation, ralentissement, pause) auxquelles sont attribuées une valeur de résistance. D’autres modalités du « désir de conserver » seront également étudiées : les collectionneurs du monde anglophone, notamment dans le contexte d’expansions territoriales impérialistes, l’histoire et les imaginaires de la conservation muséographique, les collections de séries d’objets ou de séries d’images dans les pratiques artistiques (les photographes, peintres, écrivains, réalisateurs collectionneurs ; l’art et la passion collectionneuse).


Bibliographie

Austin, J. L. How to Do Things with Words. Cambridge: Harvard University Press, 1962.

Authier-Revuz, J. Les non-coïncidences du dire et leur représentation méta-énonciative, étude linguistique et discursive de la modalisation autonymique, Thèse de doctorat d’Etat, Université Paris VIII, 1992.

Blickle, Peter (dir.). Résistance, représentation et communauté. Paris : PUF, 1998.

Brustein, Robert S. The Theatre of Revolt: An Approach to the Modern Drama. Chicago: Elephant Paperbacks, 1991.

Butler, Judith. Bodies That Matter. On the Discursive Limits of Sex. New York: Routledge, 1993.

Chambers, Samuel. The Queer Politics of Television. New York: Palgrave Macmillan, 2009.

Citton, Yves. Pour une écologie de l’attention. Paris : Seuil, 2014.

Colleran, Jeanne M, and Jenny S. Spencer. Staging Resistance: Essays on Political Theater. Ann Arbor: University of Michigan Press, 2001.

De Lauretis, Teresa. Technologies of Gender. Essays on Theory, Film and Fiction. Bloomington : Indiana University Press, 1987.

Deleuze, Gilles et Jacques Rollet. « Michel Foucault et la question du pouvoir », Archives de Philosophie, 51 (1998), 647-63.

Dolan, Jill. Utopia in Performance: Finding Hope at the Theater. Ann Arbor: University of Michigan Press, 2010.

Foucault, Michel. « Le sujet et le pouvoir », Dits et écrits, II. 1041-1062. Paris : Gallimard, Collection Quarto, 2001.

Hamon, Philippe. Texte et idéologie. Paris : Presses Universitaires de France, 1984.

Houchin, John H. Censorship of the American Theatre in the Twentieth Century. Cambridge: Cambridge University Press, 2009. 

Hutcheon, Linda. A Poetics of Postmodernism. History, Theory, Fiction. New York : Routledge, 1988.

Jenny, Laurent. La Vie esthétique. Stases et flux. Paris : Verdier, 2013.

Lyotard, Jean-François. La condition postmoderne. Paris : Minuit, 1979.

Macé, Marielle. Styles. Critiques de nos formes de vie. Paris : Gallimard, 2016.

Marx, Leo. The Machine in the Garden. Technology and the Pastoral Ideal in America. Oxford: Oxford University Press, 1964.

Ricoeur, Paul. Soi-même comme un autre. Paris : Ed. du Seuil,1990.

Ricoeur, Paul. L’idéologie et l’utopie. Paris : Ed. du Seuil, 1997.

Rosa, Hartmut. Accélération. Une critique sociale du temps. Paris : La Découverte, coll. « Sciences humaines et sociales », 2013.

Schnedecker, Catherine. « La notion de saillance : problèmes définitoires et avatars », Saillance, volume 1 : Aspects linguistiques et communicatifs de la mise en évidence dans un texte. PUFC Besançon, 2011, 23-45.

Starobinski, Jean. Action et réaction. Paris : Seuil, 1999.

Searle, John. « Indirect Speech Acts », dans P. Cole et J. L.Morgan (eds.), Syntax and Semantics, 3, New York: Speech Acts, Academic Press, 1975, 59-82.